Commençons par l’exemple réel d’une scène dans
laquelle des enfants, à peine âgés de 5 à 7 ans, jouaient au ballon. Le jeu
consistait à faire dix passes sans que le ballon ne soit intercepté par un
joueur de l'équipe adverse. Un jeune garçon se fit prendre le ballon par une
fille. Ce fut un drame ! Il la frappa dans le dos, s'en retourna bouder et,
après quelques minutes, revint au jeu, désemparé, ne sachant où se placer pour
bien jouer.
Un simple insuccès s’était transformé en
traumatisme d’où découlèrent les perturbations les plus classiques :
-
Désillusion ontique (désillusion/angoisse dans
les rapports de soi à soi : typiquement impression morbide de déficience,
d’inaptitude, d’infériorité).
-
Désillusion morale (désillusion/angoisse par
rapport à l’image de sa propre vie ; celle-ci paraît ratée ou décevante
(le passé paraît être une succession de malheurs) et promise à l'échec ou au
malheur (l’avenir angoisse, désespère voire même terrorise))
-
Désillusion morbide dans la vision du
monde (qui est vu comme rempli d'obstacles, infernal, inférieur, source de
problèmes, d’ennuis, de déceptions).
Le jeu ne lui apportant pas la satisfaction
espérée, il le rejette (il part bouder, il fuit le jeu). Sans doute une de ses
impressions d’alors aurait pu s’exprimer par « le jeu ne sert à
rien ; mieux vaut abandonner ce type de désir ». Mais comme le jeu –
ou peut-être le besoin de faire bonne figure ? – continuait à le séduire,
il se trouvait en état d’ambivalence. Il terminera par revenir au jeu.
Enfin, il est victime de découragement (la peur
de mal jouer l’inhibe).
La petite fille aussi se fit prendre le ballon.
Une fois sa malheureuse surprise consentie (digestion qui fut l'affaire de
quelques secondes), elle chercha gaiement et activement à récupérer le ballon.
Sa faculté d’adaptation/acceptation était telle que l’insuccès avait été digéré
et ainsi sa vie et le monde continuaient à lui être sources de satisfactions.
Le même incident était survenu aux 2 enfants,
mais les conséquences « psychologiques » étaient bien différentes
parce que le garçon était trop attaché à ne pas se faire prendre la balle alors
que la fille était motivée par un désir de réussir suffisamment fort pour
produire l’énergie de l’effort (la volonté, l’aptitude à continuer malgré
l’obstacle et la déception qui décourage) et suffisamment modéré pour que la
frustration du désir (sa non réalisation) ne dégénère pas en traumatisme. En ce
qui la concerne, l’incident était resté ce qu'il devait être : un simple
incident de jeu.
Il
y a, dans toute inclination, 2 composantes : un but et un attachement. Il
est bien évident que plus un but est d’envergure, plus le risque d’insuccès
croît et plus la frustration risque de survenir. Mais les conséquences
psychologiques de cette frustration (de la petite déprime rapidement digérée à
un désespoir intense et durable s’il est mal attaqué) dépendront du degré
d’attachement porté à la réalisation de l’inclination. (Exemple de la malade de Breuer).
De manière générale, il apparaît qu’il faille
surveiller la passion comme le feu sous le lait : trop de feu, c’est la
catastrophe ; pas assez de feu, c’est le lait qui reste froid. C’est le
précepte n°1 : l’exaltation affective (un trop fort attachement pour la
satisfaction d’une inclination) déclenche une catastrophe en cas de frustration
(de manière générale : désespoir décourageant et dérèglement du jugement
(faux jugements sur soi, sur la vie, sur le monde)). A contrario, une
indifférence affective à tout se paie par une vie sans saveur.
Si échouer dans la réalisation d’une inclination
crée des remous, son succès n’amène pas forcément la plénitude escomptée. En
jugeant, à l'époque de sa splendeur, son palais « aussi froid que la
gloire », Napoléon exprimait une profonde déception vécue par un passionné
qui, pourtant, réussissait l’extraordinaire. Il payait là le décalage entre le
plaisir attendu et le plaisir obtenu. C’est là une autre flamme sous la
casserole de lait ! La promesse de plaisir est une locomotive. Si les
plaisirs attendus sont vus sans éclat, alors leurs quêtes se feront sans
motivation et les entreprises cesseront aux premiers obstacles. La vie sera
sans saveur. Si les plaisirs attendus sont vus comme extatiques alors ils
entretiendront une passion d’où des risques de frustrations traumatisantes en
cas d’insuccès et des risques de déception si, en cas de réussite, les plaisirs
obtenus ne sont pas à la hauteur de ce qui était espéré.
Ainsi :
-
Plus on aime quelque chose que l’on
n’obtient pas, plus la frustration est morbide et plus on se met à désespérer
de soi, de sa vie, du monde. Mais moins on est intéressé par les choses, moins
la vie à de saveur.
-
Plus on vise le difficile à obtenir, plus
on risque la frustration de l’insuccès. Mais moins on cherche le dépassement,
moins la vie est enthousiasmante.
-
Plus on imagine un bonheur grandiose dans
l’avenir, plus on risque la déception. Mais moins on attend de plaisirs dans
l’avenir, moins on a d’appétit et plus la vie paraît ennuyeuse.
Aimer suffisamment, mais pas trop. Ambitionner
suffisamment, mais pas trop. Rêver suffisamment, mais pas trop. C’est donc une
affaire de « juste milieu ». Mais il serait tout à fait inconséquent
de trop tenir à réaliser parfaitement le « juste milieu » dans
l’espoir d’une vie bien vivante et sans nuage. Ce serait là faire les 3 fautes
que l’on veut éviter ! Mieux vaut être modéré dans la quête du « juste
milieu ». Après tout, la constitution humaine supporte assez bien, en
général, une certaine dose de désordre et d’abus. Ce dont elle ne se relève que
plus difficilement, ce sont des malheurs qui sanctionnent (et définissent)
l’« extrêmement exagéré ». Ainsi, ce qu'il faut éviter, pour soi,
c'est l’ « extrêmement exagéré » et, en fin de comptes, la quête
du « juste milieu » se concrétise simplement par une action sur ce
qui est extrêmement extrême. Il ne s’agit donc pas de trouver le « juste
milieu », mais l’extrêmement extrême.
La banalisation. S’il y a de « l’extrêmement extrême » dans
l’excès, il y en a aussi dans l’insuffisance. Se souhaiter une bonne santé est
un désir sain qu'il est dangereux de négliger. Celui qui l'exagérerait (dosage
par excès) verrait le plus petit handicap devenir insupportable (déconvenue que
l'angoisse fera accompagner de détresse), il enviera son prochain (qu'il
imagine toujours en bonne santé), et sera obsédé par la hantise de l'accident
ou de la maladie (angoisse). Il considérera avoir vécu une vie handicapée par
les risques de santé et pestera contre le monde plein de microbes. Mais celui
qui sous-évalue l'intérêt de sa santé (dosage par défaut) ne sera pas
suffisamment concerné par son entretien d’où une augmentation du risque d'avoir
à faire face à une maladie ou à un accident. La banalisation (ne pas donner
suffisamment de poids à une inclination) est un danger terriblement sournois.
Parce
qu'elle consiste en une élimination d'inclinations, et donc en une restriction
des centres d'intérêt et des champs de plaisirs, la banalisation est une
régression appauvrissante qui, de plus, est dangereuse lorsqu'elle porte sur
les intentions de santé physique, psychique ou sociale.
Ainsi, par exemple, peut-on regretter la
banalisation dans le champ social (l’insensibilité à l’humain). Les désirs de
confort personnel ou de triomphe se heurtent aux désirs de respecter, voire
favoriser, le bien-être des autres. L'égocentrisme, attitude qui consiste à
rejeter les intentions oblatives lorsque celles-ci freinent la réalisation de
projets égoïstes, peut parvenir au stade de la banalisation. Alors, le tueur,
le voleur, le tyran ou l'exploiteur ne ressent plus le moindre remords aux
souvenirs de ses actions et la moindre gêne au moment de les entreprendre. La sanction
est alors individuelle et collective. Sur le plan individuel, le banalisé ne
bénéficiera plus de la magie de la chaleur humaine (d’où un appauvrissement de
la palette des plaisirs possibles). Ses émotions sociales ne seront
qu'excitations à la vue d'un pigeon à plumer, peurs et envies à la vue des
plumeurs concurrents, déconvenues provoquées par les pigeons réfractaires ou
insuffisamment plumés. Il aimera et haïra les hommes comme on aime ou haït les
objets au point d'être incapable de vraiment pénétrer les mots : "le
bien-être de la communion des âmes", faute d'en éprouver le fait. La perte
de ses désirs sociaux lui fera perdre les authentiques bonheurs sociaux. Sur le
plan collectif, il devient, pour ses congénères banalisés, un concurrent à
abattre et, pour les autres, un danger à évincer puisqu'il soutire ou exploite
la vie des vaincus.
II y a contrariété lorsqu'une inclination est déçue malgré la
survenance d'un événement convoité, lorsqu’elle est frustrée parce qu’un événement
convoité ne se réalise pas ou lorsqu’elle est irritée par la survenance d'un
événement négatif.
Toute contrariété, c’est-à-dire tout décalage
entre le « ce que j’attends » et le « ce que j’ai »
entraîne automatiquement l’auto-reproche de ne pas avoir été capable d’obtenir
le « ce que j’attends ». De cette frustration inéluctable de l’inclination ontique viennent les
sentiments d’infériorité, de perte de confiance en soi… La vision de soi prend
ainsi le chemin de devenir morbide. Une (mauvaise) façon de restaurer l’image
que l’on a de soi consiste alors à rejeter la faute sur le monde. Si les choses
vont mal, pense-t-on, ce n’est pas à cause de soi mais à cause du monde qui est
diabolique (il est agressif, injuste, laid, infernal…). La vision morbide de
soi s’accompagne ainsi d’une vision morbide du monde. Ces 2 visions peuvent
coexister (l’une se cristallise au premier plan pendant que l’autre navigue en
sous-main) ou se relayer (après l’une vient l’autre). Elles peuvent durer,
s’évaporer naturellement grâce à la faculté psychologique d’acceptation des
choses, ou être compensée. (Dans ce dernier cas, on va s’atteler à un défi de
compensation dont la réussite, pense-t-on de façon plus ou moins conscientisée,
permettra de restaurer sa propre image. Il se peut que l’on réussisse. Mais il
se peut aussi que le projet visé soit tel qu’il soit irréalisable d’où une
nouvelle contrariété qui risque fort d’alimenter un nouveau besoin de réussite
sur un défi de compensation. Mais ce nouveau besoin de réussite, si l’on n’y
prend pas garde, est plus impératif que l’ancien d’où une contrariété plus dure
en cas d’échec ce qui alimentera un nouveau besoin encore plus impératif de
compensation et ainsi de suite. On est alors pris dans un cercle vicieux dans
lequel les diabolisations de soi et/ou du monde s’aggravent).
Toute contrariété entraîne aussi une impression
qui pourrait s’exprimer par : « je ne réussis pas ma vie ».
Cette impression peut, elle aussi, ne faire que traverser l’esprit comme elle
peut s’incruster. La contrariété est ainsi à l’origine d’une frustration plus
ou moins perturbatrice de l’inclination
morale (impression d’une tranche de vie ratée, voire d’une vie ratée ou
même d’une vie qui ne mérite pas d’être vécue). Jointe aux visions morbides de
soi et du monde, cette vision morbide de la vie s’élargit aussi aux
perspectives et ainsi l’avenir peut-il devenir désespéré.
La contrariété/déprime/dépression
psycho-pathologique est le contrecoup d’une inclination pervertie (souhait
irréalisable, souhait trop souhaité) non exaucée. Typiquement le but visé par
l’inclination est inatteignable, le chemin pour y arriver est semé d’embûches
imprévues, le facteur temps n’est pas pris en compte ou le plaisir obtenu est
en dessous du plaisir attendu. L'intensité de la contrariété dépend de la
passion. (Plus l'homme tient à cœur de satisfaire une inclination, plus la
déconvenue est rude).
Cette composante psycho-pathologique est la part
de morbidité qui aurait pu être évitée si les inclinations avaient été bien
ajustées (cf « juste milieu »). Mais là
encore, à moins de trop vouloir être parfait ce qui est une faute psychologique
qui mène en enfer, il faut savoir accepter une certaine dose de morbidité
psycho-pathologique.
Face à
la contrariété/déprime/ dépression. Faute de prendre le
taureau par les cornes, la victime va tenter de se libérer de sa
contrariété/déprime/dépression de façon instinctive. Elle ne conduira pas sa réharmonisation et le processus se
déroulera à son insu.
Cette réharmonisation instinctive, si elle se
fait (car il y a bien le risque d'un emballement du ressassement rageur ou de
l’enlisement mélancolique), peut être convenable. Mais elle peut aussi se
perdre dans des voies malsaines. Typiquement :
-
La voie de l’auto-réformation despotique.
C’est une tentative de transformation des inclinations qui consiste, typiquement,
à renier le désir frustré et à compenser en se focalisant sur un désir
complémentaire. Ainsi, par exemple, le carriériste en échec essayera de
discréditer son désir de progression sociale et tachera de s’en consoler en
optant pour le dilettantisme. Mais
c’est là un mauvais calcul car l’inclination reniée a toutes les chances de
continuer à séduire en sous-main (d’où des ambivalences). De plus, cette option
banalisante est appauvrissante car
« tuer » une inclination c’est amoindrir la sensibilité et se priver
d’un champ de plaisirs.
-
La voie de la duperie par
auto-mystifications (on met en avant les raisons qui permettent de croire que
l’on a réussi là où on a, en fait, échoué. On peut même terminer par y croire
totalement).
Mieux vaut conduire la restauration de soi en
identifiant les inclinations perverties dans leurs passions ou dans leurs
visées puis d’essayer de les épurer d’une partie de leurs excès (il ne s’agit,
en fait, que d’intervenir sur les excès cf « juste
milieu »). Bien entendu, la phase de déprime n’est pas le meilleur
moment pour réussir ce travail de sublimation ; le but immédiat est
simplement d’endiguer la déprime/dépression.
Le jeune « mauvais perdant » de l’exemple
du jeu de ballon ne voit pas qu’il est victime
d’une inclination à être bon joueur, inclination qui s’est pervertie sur le
plan affectif (il tient trop à cœur de bien jouer), sur le plan imaginatif
(pour lui, un bon joueur ne doit jamais se faire prendre la balle) et sur
laquelle s’est certainement greffé un impératif
moral (« la vie me demande de bien jouer, je dois être
irréprochable »), le tout pouvant être aggravé par une vanité (« je dois être le
meilleur ») et par un besoin exalté de reconnaissance (« je dois
montrer que je suis le meilleur »). Alors, quand on se fait prendre la
balle par une fille....
Il est malheureux qu’il ne se soit pas arrêté sur
ce diagnostic (ou, en l’occurrence, que les éducateurs ne lui aient pas fait
une leçon pleine de douceur), car la prise de conscience des perversions
d’inclinations produit ipso facto une amélioration dans le bien-être. (Il y a
une illumination libératrice parce que, découvrant la perversion dans une
inclination, une partie des déboires s'explique et qu'alors on sait sur quoi
agir pour s'éviter des inconforts futurs).
L’étape suivante consiste à se dire :
« mais si je suis en état de contrariété (déprime/dépression), je vais
mécaniquement me créer des opinions morbides sur moi, sur ma vie, sur le monde
et je serai victime d’abattement plus ou moins désespéré » et à identifier
ensuite les moments réels de perte de confiance en soi (avec sentiments
d’infériorité) et d’angoisses de ne pas être capable de s’en sortir. Souvent,
le simple fait d’identifier les états d’âme morbides et de les associer à
l’inclination déçue a un effet apaisant (peut-être parce que cette association
permet de se voir comprendre la vie, ce qui est très restructurant).
Pendant les phases de déprime/dépression, il est
important de se dire que les opinions négatives que l’on porte sur soi, sur sa
vie, sur la vie en générale sont des conséquences automatiques de la déprime et
n’ont rien à voir avec la réalité. Il est inutile de chercher à réajuster ces
opinions (« je ne suis pas si nul que ça puisque… »), l’état d’esprit
ne s’y prêtant pas, mais il ne faut pas se laisser duper par elles . (La
technique consiste à prendre du recul sans chercher à les corriger ; il
suffit de se dire « actuellement, je ne suis pas dans un état d’esprit qui
me permette de me faire des opinions appropriées sur ma valeur et sur ce
que je peux obtenir de la vie. Je tacherai de répondre à ces questions plus
tard, quand j’aurai repris mes esprits. Ce que je dois faire aujourd’hui, c’est
ne pas tenir compte de ces opinions puisqu’elles sont a priori
diabolisantes »).
Toute contrariété frustre indirectement l’inclination résolutive
(l’inclination sensible au psychologique) ce qui génère la contrariété de ne
pas être capable de gérer ses contrariétés, d’où une sur-déprime.
La sur-déprime. Puisqu’une contrariété
provoque un état morose voire morbide, alors, l’inclination à être d’humeur
heureuse voit son but lui échapper. Or on sait que lorsqu’une inclination se
voit, à tort ou à raison, promise à l’échec, alors l’espoir se transforme en
désespoir et l’enthousiasme en une déprime dont l’intensité dépend de la
relation affective à l’inclination. (« Plus on souhaite, plus l’absence
fait souffrir »). D’où le problème fréquent de la sur-déprime.
Concrètement, la contrariété de ne pas être capable de faire face à ses
contrariétés entraîne une vision morbide de ses capacités de résistance (perte
de confiance en soi et sentiment d’être impuissant face à la déprime), du monde
psychologique (il n’est que négatif), de l’avenir (impression de ne pas savoir
ou pouvoir s’en sortir). Le tout alimente donc la morbidité et crée une
sur-déprime (« la déprime fait déprimer »). (Exemple). Un cas
emblématique est celui de ceux qui ont déjà connu une dépression sévère. Ils
ont alors une hantise : ne pas savoir gérer et retomber dans les affres de
la dépression. Aussi, dès qu’une contrariété un peu déprimante arrive, un
« j’ai peur de faire une dépression » se met à hanter et à convaincre
l’esprit. L’espoir d’être en bonne santé psychologique se transforme en
désespoir.
C’est pourquoi, lors d’une
déprime/dépression, il faut être conscient de cet effet cumulatif. A la
déprime/dépression initiale s’ajoute celle de ne pas savoir faire
psychologiquement face et il y a bien généralement 2 déprimes à
contrôler : la déprime initiale (provoquée par un échec qui contrarie une
inclination) et la sur-déprime (qui est en fait la déprime de l’inclination résolutive).
Une contrariété est plus ou moins grave selon
l’importance que l’on accorde à la réalisation de l’inclination. Elle peut
consister en un simple incident vite digéré (l'atteinte est alors passagère, il
n'y a pas de décrochage notable par un repli sur soi, par une déconnexion au
monde), en une crise (il y a alors ressassement morbide, mais temporaire, dans
lequel une aversion envieuse à l’égard de ceux qui ont ce que l’on n’a pas se
conjugue à une vision morbide de soi, de sa vie passée et future, du monde),
voire en traumatisme (dans ce cas, les visions sur l’avenir, sur le passé, sur
soi, sur le monde sont soumises à la généralisation du désespoir, de
l'affliction, de sentiments d'infériorité et d’incapacité, de haine envers un
monde infernal et désespérant).
L’humeur peut alors dégénérer sur 2 axes qui,
parfois, s’entrecroisent : l’humeur rageuse dans laquelle un sentiment
d’impuissance navigue en arrière fond et l’humeur mélancolique qui se
caractérise par un cafard manifeste plein d’abattement.
Toute contrariété ne résulte pas
d’inclinations perverties. Des situations ou des événements réellement
dramatiques (accidents ou difficultés de fortune, de santé, de famille etc)
entraînent naturellement la morbidité de la contrariété. Il faut alors
réajuster les inclinations à la situation, ce qui nécessite une capacité
d’adaptation et d’acceptation.
Anomalité plus ou moins invalidante. Parmi
les accidents naturellement contrariants, c’est à dire pouvant traumatiser une
psyché « normalement saine », il y a l’anomalité avec invalidité.
(Anomal, et non anormal, = différent de ce que l’on voit habituellement).
Ainsi, par exemple, une infirmité physique est une anomalité puisqu’elle fait
plus figure d’exception que de situation classique. Lorsqu’elle est
invalidante, il s’ensuit alors des conséquences psychologiques. Elle oblige à
faire le deuil de certaines inclinations (celles qui ne peuvent être
satisfaites en raison d’un handicap), faute de quoi elles resteront
systématiquement contrariées ce qui peut alimenter déprimes et dépressions.
L’invalidité atteint aussi l’inclination ontique (le désir d’être capable,
d’être apte), mutile l’inclination morale (dans le sens où nous la définissons, c’est-à-dire
l’inclination à avoir la plus belle vie qui soit) puisque, par définition, une
anomalité invalidante interdit d’accéder à des satisfactions
« naturelles ». Or ces inclinations sont naturellement attractives et
ainsi leurs contrariétés auront des conséquences psychologiquement sévères si
l’on ne parvient pas à accepter la situation et à se réajuster en fonction. La
situation est encore pire lorsque ces inclinations sont initialement exaltées
et/ou accompagnées d’un besoin vaniteux (besoin de se croire mieux loti que les
autres) et/ou d’un besoin exalté de reconnaissance (besoin d’être admiré par
les autres).
La situation est encore plus traumatisante
pour les personnes lucides dont l’anomalité invalidante est d’ordre psychique
(nous ne parlons pas des arriérations mentales, mais des psychoses, névroses
handicapantes ou visibles...). Ce qui a été dit au sujet d’une infirmité
physique est tout aussi vrai dans ce cas, mais en plus sévère tant nous
sacralisons (exaltation affective) ce qui est jugé faire la supériorité de
l’homme sur les autres formes d’existence (goût de la pré-éminence, début de
vanité ?) : en l’occurrence la psyché humaine, « organe »
dont on attend une perfection (exaltation imaginative). On peut se demander, au
sujet de la qualité attendue du « psychisme humain », si nous ne
sommes pas dans une exaltation « extrêmement extrême ». (Ceci
expliquerait que les mots de psychiatres, suivi psychologique, séjours en
hôpital psychiatrique, aide psychologique etc peuvent aujourd’hui exploser à la
figure de ceux qui pourraient en tirer bénéfice. Sans doute, un réajustement
culturel qui irait dans le sens d’une relativisation authentique des
imperfections psychiques ne serait que justice et améliorateur de vies).
Quoi qu’il en soit, dans ces situations,
une cure psychologique visant un réajustement des inclinations pourrait bien se
justifier ; la thérapie médicamenteuse étant, elle, axée sur l’anomalité
invalidante physique ou psychique.