Les rêves lucides
sont ceux dans lesquels on a l’impression d’être conscient, de contrôler,
d’organiser le rêve.
Cette impression onirique de lucidité semble bien
suivre la même règle que celle des impressions oniriques classiques : elle
pourrait bien ne faire que rediffuser une impression préconsciente vécue la
veille. C’est le cas de l’exemple suivant où il apparaît que l’impression
d’organiser le rêve rediffuse un regard porté la veille sur le processus
d’entendement à l’œuvre.
Ce rêve est doublement intéressant car il aussi
« créatif » : il se concluait sur un précepte, nouveau pour moi,
qui était une suite de cogitations apparues vers 17 h. Mais on verra que ce
concept nouveau avait déjà traversé l’esprit la veille.
Le
rêve en question avait la forme de réflexions
(j’y visualisais des schémas explicatifs et les impressions qui en
découlaient étaient les mêmes que celles vécues la veille lors d’une tentative
de schématisation en psychologie - le rêve et sa
traduction). Ce rêve m’avait paru à moitié conscient puisque je m’y
disais : « Encore des pensées de fin de nuit ; celles-ci me
paraissent intéressantes ; elles méritent d'être retenues pour les
reprendre quand je serai tout à fait réveillé ». J'avais en même temps une
impression de conscience, une impression de gouverner mon esprit. D'ailleurs,
pour être capable de me souvenir des exemples et des processus décrits en rêve,
je m'étais mis en demeure de les rêver à nouveau pour me les remémorer. Il me
paraissait les rêver autant de fois qu'il me le semblait approprié. Puis,
toujours dans cette espèce de demi-rêve, me considérant incapable de me
souvenir de l'ensemble des points abordés dans le rêve, je décidais de ne
retenir qu'un seul point. J'organisais mon réveil en m'éveillant par étapes et
en me repassant quelques idées du rêve pour ne pas les oublier. Mais, au fur et
à mesure du réveil, je constatais leurs pertes ou leur peu d'intérêt.
Ces
mouvements oniriques rediffusaient des impressions vécues la veille lors d’une
tentative de schématisation en psychologie. En plus de l’impression que les
choses sont structurées (impression vécue en rêve et dans la réalité) :
- Je sentais, la veille, que les pensées alors élaborées
n’étaient pas assez critiquées ; comme des « pensées de fin de
nuit »,
- Je sentais, la veille, que les pensées alors élaborées
étaient prometteuses, comme dans le rêve où les pensées paraissaient
« intéressantes »,
- Au cours de mes réflexions, la veille, je m’étais obligé
à reprendre mes pensées depuis le début pour les mémoriser. De même, dans le
rêve, il est question de me repasser les pensées rêvées pour les retenir,
- J’étais déçu, dans le rêve comme dans la réalité, lors de
cette tentative d’inventaire. J’avais, dans la réalité comme dans le rêve,
l’impression d’oublier des idées et celles dont je me souvenais me paraissaient
sans intérêt.
Comme il s’agit d’un cas particulier, il faut
être circonspect dans la généralisation. Il n’empêche que l’on peut voir, dans
ce rêve et plus précisément dans l’impression de gérer le rêve, la rediffusion
du regard porté la veille sur le processus d’entendement à l’œuvre.
Le rêve créatif.
En plus de cette lucidité onirique, ce rêve coïncidait si bien avec une
nouveauté de pensée qu’on aurait pu croire qu’il en était la cause. Le rêve
est-il inspirateur de nouveautés ? Comme on le verra ici encore, il n’a
que la sagacité du perroquet et la prétendue nouveauté proposée avait déjà été
pensée la veille.
L’unique point que j’avais décidé, dans le rêve,
de retenir était le mot « doute ».
Curieusement, cette idée de « doute »
semblait tomber comme un cheveu sur la soupe car rien jusqu’à la fin du rêve ne
semblait évoquer ce point. A l'instant du réveil final je me dis : « C'est
le doute qui crée la délibération » et j'ai pensé à une théorie concernant
le doute lue la veille vers 17h..
« C'est le doute qui crée la
délibération » était, pour moi, une nouveauté car, auparavant, je
considérais le doute comme le résultat d'une délibération mal conclue et non
d'abord comme le moteur de la délibération.
Mais cette « création », ici
intellectuelle, s’était présentée la veille. En l’occurrence, pendant la
lecture d’un texte sur les hallucinations. L'auteur y faisait un rapprochement
entre le caractère très résolu de certains « grands hommes d’action »
et leur propension à être la proie de visions, prises comme réelles, de signes
surnaturels (étoiles, voix...). Il induisait un type d'hallucinations créé par
la force du besoin de certitude, besoin qui se fait pressant lorsqu’il s’agit
de passer un Rubicond. Je m'étais alors dit, en arrière-pensée, « Tiens,
c'est vrai, dans un premier mouvement, on doute » et j’avais senti que le
doute n’était pas un symptôme négatif révélateur d’hésitations mais bien le
moteur de la recherche et donc du développement intellectuel.
Le rêve n’avait donc rien inventé. Il n’avait
fait que reprendre une création (ici de nature « philosophique ») de
la veille, création qui était à l’état d’intuition.
Détails sur le rêve en question. La veille, vers 21 h., au cours d’une réflexion,
j'avais senti une distinction nette entre deux types de délibérations
psychologiques. Une délibération extériorisée concernant les rapports entre soi
et le monde extérieur et cherchant à répondre à la question : "Quoi faire
pour tirer un maximum de satisfactions grâce aux activités dirigées sur les
mondes matériels, sociaux et culturels ?", et une délibération
intériorisée concernant les rapports entre soi et les échos intimes de la vie
(entre soi et ce qui est habituellement appelé "sentiments"). La
question était alors : "Comment faire pour digérer au mieux les échos de
la vie ?". A tort ou à raison mais avec une forte impression de certitude,
j'avais senti deux compartiments psychologiques très distincts, et je sentais
une frontière entre ceux-ci. Cependant, je n'en étais pas arrivé au point de
les expliciter. Je ne faisais que les sentir en voyant bien que traiter les
impressions issues des idées de mort, issues des idées tourmentantes,
angoissantes... (c'est-à-dire méditer et intervenir sur les stimuli
intra-psychiques) relevait d'un compartiment différent de celui qui consistait
à choisir une maison qui fera plaisir, à organiser un emploi du temps
agréable... (c'est-à-dire à méditer et à intervenir sur les stimuli
extra-psychiques). J'avais aussi l'impression d'une liaison unilatérale entre
le compartiment des échanges intra-psychiques, où se prépare le terrain
psychologique, et les vécus induits des mondes ambiants dont les échos seront
dramatisés, digérés ou idéalisés, selon le terrain psychologique qui les
reçoit. Ainsi, l’action sur le terrain psychologique, sur la sensibilité
psychologique, prédétermine la coloration des échos en provenance des mondes
extérieurs.
Ces impressions furent restituées dans le rêve
qui suivit. "Je réfléchis. Dans cette réflexion, je comprends, et cela me
paraît évident, qu'il y a deux fonctionnements distincts et j'en imagine un
schéma graphique. En me basant sur des exemples (dont je ne me souviens plus),
je vois que les choses se passent en deux temps : dans un premier temps, d'un
côté de la frontière, on construit soi-même, de façon tout à fait autonome, les
conditions psychologiques qui, lorsqu'elles se concrétiseront, dans un second
temps de l'autre côté de la barrière, produiront alors des conséquences
déterminées, prévisibles et sur lesquelles on n'a plus prise".